Rituel occitan de Lyon : la sainte Oraison dominicale

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Ce texte est tiré du Nouveau Testament de Lyon publié chez Slatkine reprints à Genève à partir du document original de M. L. Clédat, Professeur à la Faculté des Lettres de Lyon.
Le seul original connu est actuellement la propriété de l’Académie des sciences, belles-lettres et arts de Lyon qui l’a indexé dans le catalogue des manuscrits de la bibliothèque du Palais Saint-Pierre sous la côte n°36.
D’après les travaux de Anne Brenon, David Sbiral et leur équipe, cet ouvrage pourrait être daté de la fin du XIIIe siècle et aurait été rédigé en Italie du nord. Ce faisant, il se pourrait qu’il ait été la propriété de Peire Autié ou d’un de ses prédicateurs.

La sainte Oraison dominicale

Présentation

Ce rituel de remise de la sainte Oraison dominicale conférait à un novice le droit de dire le Pater lors des Heures quotidiennes et lors des rituels pratiqués dans la communauté et en public. Il n’intervenait que lorsque les Bons-Chrétiens considéraient que la formation du novice était suffisante. En général, il intervenait à la fin de la première année de noviciat. Dans les Consolations, qu’elles soient administrées à la fin de la première année ou à un mourant, l’Oraison précédait immédiatement le sacrement. Ce rituel est appelé ainsi car il s’agit d’adresser une prière — au sens d’une demande — au seigneur (dominus).

Rituel

« Si un croyant est en abstinence, et si les chrétiens sont d’accord pour lui livrer l’oraison, qu’ils se lavent les mains, et les croyants, s’il y en a, également. Et puis que l’un des « bonshommes », celui qui est après l’ancien, fasse trois révérences à l’ancien, et puis qu’il prépare une table, et puis trois autres (révérences), et qu’il mette une nappe sur la table, et puis trois autres (révérences), et qu’il mette le livre sur la nappe. Et puis qu’il dise : Benedicite parcite nobis. Et puis que le croyant fasse son melioramentum[1] et prenne le livre de la main de l’ancien. »

Mon analyse :
La première remarque est que l’Oraison est précédée d’une période d’abstinence. Cette période est habituellement d’une durée de trois jours. Cette durée est considérée comme la plus difficile en matière de jeûne, le corps ayant tendance à s’habituer ensuite. C’est d’ailleurs de là que vient le mot trépasser qui veut dire littéralement : passer trois jours. L’Oraison est délivrée à un croyant, c’est-à-dire un novice ou un mourant, après accord des Bons-Chrétiens de la communauté concernée. Elle commence par un hommage rendu à l’ancien par celui qui le suit immédiatement en ancienneté dans la communauté. Les trois révérences (venias) sont une marque de respect et s’apparentent à celles effectuées lors de l’Amélioration. Le croyant, lui, fera une Amélioration complète, c’est-à-dire avec les échanges rituels qui en font partie.

« Et l’ancien doit l’admonester et le prêcher avec témoignages convenables. Et si le croyant a nom Pierre, qu’il lui dise ainsi :
« Pierre, vous devez comprendre que quand vous êtes devant l’église de Dieu, vous êtes devant le père et le fils et le Saint esprit. Car l’église signifie réunion, et là où sont les vrais chrétiens, là est le père et le fils et le Saint esprit, comme les divines écritures le démontrent. Car Christ a dit, dans l’évangile de Saint Mathieu (XVIII, 20) « En quelque lieu que seront deux ou trois personnes réunies en mon nom, je suis là au milieu d’elles. » Et dans l’évangile de Saint Jean (XIV, 23), il a dit : « Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole, et mon père l’aimera, et nous viendrons à lui et nous demeurerons avec lui. » Et Saint Paul dit dans la seconde épître aux Corinthiens (VI, 16-18) : « Vous êtes le temple du Dieu vivant, comme Dieu l’a dit par Isaïe car j’habiterai en eux, et j’irai, et je serai leur Dieu et ils seront mon peuple. C’est pourquoi, sortez du milieu d’eux, et séparez vous-en dit le seigneur Et vous ne toucherez pas les choses impures, et je vous recevrai. Et je serai à vous comme un père, et vous serez à moi comme des fils et des filles, dit le seigneur Dieu tout-puissant. » Et en un autre endroit il dit (2e aux Cor., XIII, 3) : « Cherchez la preuve du Christ qui parle en moi. » Et dans la première épître à Timothée (III, 14 et 15), il dit : « Je t’écris ces choses, espérant venir à toi bientôt. Mais si je tarde, sache de quelle manière il faut te conduire en la maison de Dieu, laquelle est l’église du Dieu vivant, colonne et appui de la vérité. » Et le même dit aux Hébreux (III, 6) : « Mais Christ est comme un fils en sa maison, laquelle maison nous sommes. »

Mon analyse :
L’admonestation de l’ancien vise à imprégner le croyant des éléments essentiels de la doctrine cathare. Dans un premier temps il rappelle que l’Église (ecclesia) est constituée de la réunion des fidèles. Cette assemblée de foi est la marque l’union avec Dieu, le Christ et le Saint esprit paraclet. Le lien est fusionnel, ce qui permet de dire que Christ est en chacun de ses croyants.

« Que l’esprit de Dieu soit avec les fidèles de Jésus-Christ, Christ le démontre ainsi dans l’évangile de Saint Jean (XIV, 15-18) : « Si vous m’aimez gardez mes commandements. Et je prierai le père, et il vous donnera un autre consolateur qui soit avec vous éternellement l’esprit de vérité que le monde ne peut recevoir, car il ne le voit ni ne le connaît, mais vous le connaîtrez, car il habitera avec vous, et avec vous sera. Je ne vous laisserai pas orphelins, je viendrai à vous. » Et dans l’évangile de Saint Mathieu (XXVIII, 20) il dit : « Voici que je suis avec vous pour toujours jusqu’à la consommation du siècle. » Et Saint Paul dit dans la première épître aux Corinthiens (III, 16,17) : « Ne savez-vous pas que vous êtes le temple du Dieu vivant, et que l’esprit de Dieu est en vous ? Mais si quelqu’un viole le temple de Dieu, Dieu le détruira. Car le temple de Dieu est saint, et ce temple c’est vous. » Le Christ le démontre ainsi dans l’évangile de Saint Mathieu (X, 20) : « Car ce n’est pas vous qui parlez mais l’esprit de votre père qui parle en vous. » Et Saint Jean dit dans l’épître (I. ch. IV, 13) : « En cela nous savons que nous demeurons en lui, et lui en nous, car il nous a donné de son esprit. » Et Saint Paul dit aux Galates (IV, 6) : « Parce que vous êtes fils de Dieu, Dieu a envoyé l’esprit de son fils en votre cœur, criant : Père, père » Par quoi il faut entendre que votre présentation que vous faites devant les fils de Jésus-Christ confirme la foi et la prédication de l’église de Dieu, selon que les divines écritures nous le donnent à entendre. Car le peuple de Dieu s’est séparé anciennement de son seigneur Dieu. Et il s’est séparé du conseil et de la volonté de son Saint père, par la tromperie des malins esprits et par sa soumission à leur volonté. Et par ces raisons et par beaucoup d’autres, il est donné à entendre que le Saint père veut avoir pitié de son peuple, et le recevoir dans la paix et dans sa concorde, par l’avènement de son fils Jésus-Christ, et en voici l’occasion. Car vous êtes ici devant les disciples de Jésus-Christ, dans un lieu où habitent spirituellement le père, le fils et le Saint esprit, comme il est démontré ci-dessus, pour recevoir cette sainte oraison que le seigneur Jésus-Christ a donnée à ses disciples, de façon que vos oraisons et vos prières soient exaucées de notre Saint père. »

Mon analyse :
L’Église cathare, contrairement à ce qui s’est passé antérieurement, est fidèle à Christ et bénéficie de ce fait de l’assistance du Consolateur, le Saint esprit paraclet. De cette union entre l’Église et le Christ il résulte que la Sainte Oraison est le moyen pour les Bons-Chrétiens d’obtenir l’assistance du Christ.

« C’est pourquoi vous devez comprendre, si vous voulez recevoir cette sainte oraison, qu’il faut vous repentir de tous vos péchés et pardonner à tous les hommes. Car notre seigneur Jésus-Christ dit (Ev. saint Mathieu, VI, 15) : « Si vous ne pardonnez pas aux hommes leurs péchés, votre père céleste ne vous pardonnera pas vos propres péchés. » Derechef, il convient que vous vous proposiez en votre cœur de garder cette sainte oraison tout le temps de votre vie, si Dieu vous donne la grâce de la recevoir, selon la coutume de l’église de Dieu, avec chasteté et avec vérité, et avec toutes les autres bonnes vertus que Dieu voudra vous donner. C’est pourquoi nous prions le bon seigneur, qui a donné aux disciples de Jésus-Christ la vertu de recevoir cette sainte oraison avec fermeté, qu’il vous donne aussi la grâce de la recevoir, avec fermeté et à l’honneur de lui et de votre salut. Parcite nobis. »

Mon analyse :
Mais pour que l’oraison puisse être exercée de façon valide, celui qui la reçoit doit être sans péché. Pour ce faire il doit se repentir et remettre les péchés des autres. Il doit également s’engager à respecter la règle de justice et de vérité tout au long de sa vie. Pour y parvenir il peut espérer en l’aide de Christ.

« Et puis, que l’ancien dise l’oraison, et que le croyant la suive. Et puis que l’ancien dise : « Nous vous livrons cette sainte oraison, pour que vous la receviez de Dieu, et de nous et de l’église, et que vous ayez pouvoir de la dire tout le temps de votre vie, de jour et de nuit, seul et en compagnie, et que jamais vous ne mangiez ni ne buviez, sans dire premièrement cette oraison. Et si vous y manquiez, il faudrait que vous en portassiez pénitence. » Et il doit dire : « Je la reçois de Dieu et de vous, et de l’église. » Et puis qu’il fasse son melioramentum, et qu’il rende grâces, et puis que les chrétiens fassent une « double[2] » avec veniæ, et le croyant après eux. »

Mon analyse :
Enfin, l’ancien donne le droit de dire l’Oraison au novice. Il fait alors son Amélioration à l’ancien et tous font une double, c’est-à-dire un double rituel d’Heure. Ce double rituel est réservé à ceux qui ont le droit de dire la sainte oraison dominicale qui est formellement interdite au simple croyant.

[1] Amélioration (Melhiorer)
[2] Double rituel des Heures enchaîné comme lors des Matines, Laudes, Vêpres et Complies.