Lettre d’Évervin, prévôt de Steinfeld, à saint Bernard (1143)


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Le document que vous allez lire ci-dessous fut traduit en français par Anne Brenon au chapitre 5 de la première partie du tome I de sa somme : « Dissidence chrétienne dans l’Europe médiévale », sous titré « Les archipels cathares ».
 Il va sans dire que je vous invite vivement à vous procurer ces deux ouvrages que j’ai présenté dans la bibliographie du site.
La lettre d’Évervin est très intéressante à plusieurs titres : elle date du milieu du XIIe siècle, elle s’abstient des commentaires habituels que l’on trouve dans les documents polémiques destinés à être lus au public, elle révèle la surprise et l’inquiétude du prélat face à la qualité des hérétiques qu’il a rencontré et elle présente ces hérétiques d’une façon suffisamment claire pour que l’on ne puisse douter qu’il s’agit de cathares.
S’il s’adresse à Bernard de Clairvaux c’est qu’Évervin le considère comme une référence reconnue et que sur ce sujet, sa compétence est renforcée par le fait que Bernard a déjà tenté une prédication en Languedoc dont l’échec lui a inspiré le terme albigeois pour décrire ces hérétiques.
Autre point important, les cathares décrits ici sont de la région de Cologne, ce qui permet de comprendre que cette religion n’a rien de local ou même de régional comme certains se plaisent à le dire. De même les critères principaux décrivent une religion dont on trouvera de nombreuses implantations diverses qui permettent aisément d’en comprendre le caractère à la fois dispersé et uniforme.

« À son révérend Seigneur et Père Bernard, abbé de Clairvaux, Évervin, humble ministre de Steinfeld. Qu’il ait réconfort dans le Seigneur et réconforte l’Église du Christ.

Je me réjouis de ton éloquence, comme quelqu’un qui aurait trouvé un grand trésor ; par tous tes écrits et toutes tes paroles, tu fais déborder notre mémoire de l’abondance de la douceur de Dieu, en particulier à propos du Cantique de l’amour du fiancé pour la fiancée, c’est-à-dire du Christ pour l’Église au point que nous pouvons vraiment dire avec le même fiancé : « Tu as gardé le bon vin jusqu’à maintenant » (Jean 2,10) […]
Il est temps maintenant que tu t’élèves contre les nouveaux hérétiques qui jaillissent de tous côtés des puits de l’abîme, dans presque toutes les Églises, comme si leur prince commençait à s’affranchir et que le jour du Seigneur était proche. Et dans le chant nuptial de l’amour du Christ et de l’Église, il y a un passage qu’il te faut maintenant traiter, Père, et que tu m’avais toi-même remis en mémoire : « Attrapez-nous les petits renards qui saccagent les vignes » (Cant. 2,15). Il est particulièrement adapté à ce problème […] Nous te prions donc instamment, Père, que tous les points de leur hérésie qui parviendront à ton information, tu en prennes connaissance et les réduises à néant par les arguments et autorités de notre foi.

Récemment, chez nous, près de Cologne, on a découvert des hérétiques, dont quelques-uns, à notre satisfaction, sont revenus à l’Église. Deux d’entre eux, à savoir celui qu’ils appelaient leur évêque et son compagnon, nous ont résisté dans une assemblée de clercs et de laïques, monseigneur l’archevêque étant présent avec des personnes de la haute aristocratie ; ils défendaient leur hérésie avec les paroles du Christ et des Apôtres. Mais, voyant qu’ils n’arrivaient à rien, ils demandèrent qu’on leur accorde un délai, pour qu’ils puissent amener des hommes experts en leur foi. Ils promettaient de rejoindre l’Église s’ils voyaient leurs maîtres rester sans réponse ; et de toutes façons ils préféreraient mourir que de manquer à cette parole.
Quand on eut entendu cela, on les admonesta par trois fois, mais ils refusèrent de venir à résipiscence ; ils furent alors enlevés malgré nous par un peuple trop zélé, jetés dans le feu et brûlés. Et, ce qui est le plus admirable, c’est qu’ils entrèrent dans le feu et supportèrent ses tourments non seulement avec patience, mais même avec joie. Sur ce point, saint Père, je voudrais, si j’étais près de toi, avoir ta réponse : d’où se fait-il que ces fils du diable peuvent trouver, dans leur hérésie, un courage semblable à la force que la foi du Christ inspire aux vrais religieux ?

Voici quelle est leur hérésie : ils disent d’eux-mêmes qu’ils sont l’Église, parce qu’eux seuls suivent le Christ ; et qu’ils demeurent les vrais disciples de la vie apostolique, parce qu’ils ne recherchent pas le monde et ne possèdent ni maison, ni champ, ni aucun argent. Comme le Christ ne posséda rien lui-même, il ne permit pas à ses disciples de rien posséder,
« Mais vous« , nous disent-ils, « vous ajoutez la maison à la maison et le champ au champ et vous recherchez ce qui est du monde ; si bien que même ceux qui, parmi vous, sont tenus pour les plus parfaits, c’est-à-dire les moines et les chanoines réguliers, ce qu’ils ne possèdent pas en propre, ils le possèdent en commun, c’est-à-dire qu’ils le possèdent encore« .

D’eux-mêmes ils disent : « Nous, pauvres du Christ, errants, fuyant de cité en cité (Mat. 10,23), comme les brebis au milieu des loups (Mat. 10,16), nous souffrons la persécution avec les Apôtres et les martyrs ; pourtant nous menons une vie sainte et très stricte, en jeûne et en abstinences, passant jour et nuit à prier et à travailler, ne cherchant à retirer de ce travail que ce qui est nécessaire à la vie. Nous supportons tout cela parce que nous ne sommes pas du monde ; mais vous, qui aimez le monde, vous êtes en paix avec le monde parce que vous êtes du monde (paraphrase de Jean 15,19). Les faux apôtres qui ont adultéré les paroles du Christ, recherchant ceux qui leur appartenaient, vous ont fait dévier, vous et vos pères. Nous et nos pères, de la lignée des Apôtres, nous sommes demeurés dans la grâce du Christ et nous y demeurerons jusqu’à la fin des siècles. Pour nous distinguer, vous et nous, le Christ a dit : C’est à leurs fruits que vous les reconnaîtrez (Mat 7,16). Nos fruits à nous sont les traces du Christ« .
Dans leurs repas, ils s’interdisent tout lait et produit laitier et tout ce qui se reproduit par coït. Ils nous opposent cela dans leur discours. Pour ce qui est de leurs sacrements, ils se dissimulent d’un voile ; ils nous ont pourtant clairement avoué qu’à leur table, chaque jour, lorsqu’ils mangent, à l’exemple du Christ et des Apôtres, ils consacrent par l’oraison dominicale leur repas et leur boisson en corps et en sang du Christ, pour ainsi se nourrir des membres et du corps du Christ. Ils disent que nous, en matière de sacrements, nous ne tenons vraiment pas la vérité, mais une illusion à tradition humaine.

Ils avouent publiquement aussi qu’ils baptisent et sont baptisés, non pas dans l’eau, mais dans le feu et l’Esprit, invoquant ce témoignage de Jean-Baptiste, baptisant dans l’eau et disant du Christ : « Celui-là vous baptisera dans l’Esprit saint et dans le feu » (Mat. 3,11) ; et ailleurs : « Pour moi, je vous baptise dans l’eau, mais il est quelqu’un de plus grand que vous, que vous ne connaissez pas (Jean 1,2,6), et qui vous baptisera d’un autre baptême que celui de l’eau« .
Et qu’un tel baptême par imposition des mains doit être pratiqué, ils entreprennent de le démontrer par le témoignage de Luc qui, dans les Actes des Apôtres, lorsqu’il décrit le baptême que Paul reçut d’Ananias selon le précepte du Christ, ne fit nulle mention d’une eau quelconque, mais bien de l’imposition des mains ; et tout ce qu’on peut trouver, tant dans les Actes des Apôtres que dans les Épîtres de Paul, à propos d’imposition des mains, ils veulent le rattacher à ce baptême. Et quiconque parmi eux est ainsi baptisé, ils l’appellent Élu et disent qu’il a le pouvoir de baptiser d’autres personnes qui en seraient dignes et de consacrer, à sa table, le corps et le sang du Christ. Par une imposition des mains, ils le reçoivent d’abord, d’entre ceux qu’ils appellent les auditeurs, au nombre des croyants ; il pourra ainsi participer à leurs prières jusqu’à ce que, ayant satisfait sa probation, il soit fait Élu. De notre propre baptême, ils n’ont cure. Ils condamnent le mariage, mais je n’ai pu leur faire dire pourquoi, soit qu’ils n’aient pas osé l’avouer, soit plutôt qu’ils l’aient ignoré.
Il existe d’autres hérétiques dans notre région, qui sont toujours à se quereller avec ces gens. C’est du reste par leurs perpétuels débats et discordes que nous les avons découverts. Ils tiennent que le corps du Christ n’est pas fait à l’autel, du fait que pas un seul des prêtres de l’Église n’a été consacré. Ils disent que la dignité apostolique a été corrompue par une implication dans les affaires séculières et que le trône de saint Pierre, en cessant de combattre pour le Bien comme l’avait fait Pierre, s’est dépouillé lui-même du pouvoir de consacrer qui avait été donné à Pierre.
Depuis que l’Église a perdu ce pouvoir, les archevêques, qui vivent de manière mondaine à l’intérieur de l’Église, ne peuvent le recevoir ni ne peuvent en consacrer d’autres. Pour appuyer leur argumentation, ils citent les paroles du Christ : « Les scribes et les pharisiens se sont assis dans le siège de Moïse ; ce qu’ils vous diront, faites-le » (Mat. 28,2-3) ; ainsi leur aurait été concédé le pouvoir de parler et de prêcher, et rien de plus. C’est ainsi qu’ils évacuent le pouvoir sacerdotal de l’Église et condamnent les sacrements, à part le seul baptême, et pour les seuls adultes, qu’ils disent être baptisés par le Christ, quel que soit le ministre du sacrement. Du baptême des petits enfants, ils ne croient que ce qui est écrit dans l’Évangile : « Celui qui aura cru et aura été baptisé, il sera sauvé » (Marc 16,16).

Ils appellent tout mariage fornication, à part celui qui est contracté entre deux personnes vierges, homme et femme, se référant ici aux paroles du Seigneur, en réponse aux Pharisiens : « Ce que Dieu a uni, que l’homme ne le sépare pas » ; et ainsi ils seraient unis par Dieu comme ce fut le cas des premiers hommes, le Seigneur ayant répondu aux mêmes contradicteurs à propos du divorce : « Dès l’origine, ce ne fut pas ainsi« , et à la suite : « Celui qui épouse femme répudiée commet l’adultère » (Mat. 19, 6-9) ; et l’Apôtre : « Que le mariage soit honorable à tous, et le lit immaculé » (Héb. 13,4).

Ils ne croient pas en l’intercession des saints ; les jeûnes et toutes les pénitences qui sont faites pour les péchés, ils disent qu’ils ne sont pas nécessaires pour le juste, ni même pour le pécheur, puisque, lorsqu’il s’en repentira, tous ses péchés lui seront remis. Toutes les observances de l’Église, qui ne sont pas fondées dans renseignement du Christ ou des Apôtres, ils les appellent superstitions. Ils ne croient pas au feu du purgatoire après la mort, mais que les âmes immédiatement, quittant le corps, gagnent l’Éternité soit du repos, soit de la peine, selon les paroles de Salomon ; « L’arbre, de quel côté qu’il tombe, au nord ou au sud, il y demeure » (Ecci. 11,3). Ils récusent ainsi les prières ou les offrandes des fidèles pour les défunts.

Je fais appel à toi, saint Père, pour réveiller ta vigilance contre ces démons à multiples têtes, et pour que tu diriges ta plume contre ces bêtes de proie. Et ne nous répond pas que la tour de David, vers laquelle nous nous replions, est suffisamment munie d’ouvrages de défense, que mille boucliers en pendent, qu’elle est tout armée pour les vaillants. Nous voulons au contraire, Père, que toutes ces défenses soient rassemblées par tes soins pour nous, gens simples et hésitants, afin de débusquer mieux tous ces monstres et leur résister plus efficacement. Sache en effet, Monseigneur, que les hérétiques qui sont revenus à l’Église nous ont dit qu’ils sont une grande multitude, répandue presque dans le monde entier et qu’ils ont parmi eux bon nombre de nos clercs et de nos moines.
Ceux qui furent brûlés nous dirent, dans leur défense, que cette hérésie était demeurée cachée jusqu’à nos jours depuis le temps des martyrs et qu’elle s’était maintenue en Grèce et en d’autres terres. Et ce sont ces hérétiques qui s’appellent eux-mêmes apôtres et qui ont leur pape. Les autres refusent notre pape, mais, au moins, ils ne prétendent pas en avoir un autre à la place. Ces apôtres de Satan ont parmi eux des femmes, continentes (à ce qu’ils prétendent), veuves, vierges ou leurs épouses, les unes au nombre des Élues, les autres des croyantes, et ce à l’exemple des Apôtres, à qui il fut permis d’emmener des femmes.
Porte-toi bien dans le Seigneur. »

Je me propose de reprendre certains des points qui me semblent marquants et d’en donner une analyse personnelle.
L’auteur dit : « […] les nouveaux hérétiques qui jaillissent de tous côtés des puits de l’abîme. »
Manifestement, et même si Évervin fait sans doute l’amalgame entre divers groupes hérétiques et diverses doctrines, parfois opposées, il décrit une situation qui est loin d’être sereine pour l’église catholique dont l’universalité semble mise à mal.

L’auteur dit : « […] que tous les points de leur hérésie qui parviendront à ton information, tu en prennes connaissance et les réduises à néant par les arguments et autorités de notre foi. »
Cet appel pressant adressé à Bernard de Clairvaux révèle deux points. D’abord, les religieux catholiques semblent être en difficulté pour s’opposer à ces hérétiques, ce qui en dit long sur les compétences exégétiques des uns et des autres. Ensuite, il semble nécessaire d’avoir une analyse référentielle unique pour s’attaquer à ces hérétiques. C’est un peu l’habitude chez les catholiques que de rechercher un seul moyen d’agir, comme ce fut le cas avec le manichéisme et la réfutation d’Augustin d’Hippone, comme si le fait que l’on puisse laisser chaque évêque répondre à sa façon risquait de favoriser la mise à nu de failles de la théologie catholique.

L’auteur dit : « […] d’où se fait-il que ces fils du diable peuvent trouver, dans leur hérésie, un courage semblable à la force que la foi du Christ inspire aux vrais religieux ? »
Bien entendu l’idée que cela soit un critère de qualité de la foi de ces hérétiques ne traverse jamais l’esprit d’Évervin. Pourtant cela aurait été une réponse logique. Au-delà de ce constat cela montre à quel point il est impressionné par ces hommes qui, non contents de résister à un aréopage puissant et compétent, non content d’envisager des mesures sérieuses si l’on parvenait à leur prouver leur erreur, subissent le martyre sans sourciller, comme si cette issue leur semblait relever de l’évidence et ne constituait qu’un désagréable passage obligé. J’ai noté au passage qu’au terme de l’accord proposé par les hérétiques, et pourtant très équilibré déjà puisqu’ils envisageaient de revenir à l’orthodoxie si l’on mettait à mal les arguments de leurs maîtres qu’ils souhaitaient faire rechercher, ils n’obtinrent pour seule réponse de la part des catholiques qu’une triple admonestation comme si la haute et docte assemblée craignait de ne pouvoir gagner cette joute.

L’auteur rapporte les propos des hérétiques : « […] ils disent d’eux-mêmes qu’ils sont l’Église, parce qu’eux seuls suivent le Christ ; et qu’ils demeurent les vrais disciples de la vie apostolique, parce qu’ils ne recherchent pas le monde et ne possèdent ni maison, ni champ, ni aucun argent. […] pourtant nous menons une vie sainte et très stricte, en jeûne et en abstinences, passant jour et nuit à prier et à travailler, ne cherchant à retirer de ce travail que ce qui est nécessaire à la vie. Nous supportons tout cela parce que nous ne sommes pas du monde […] »
Voici en une seule phrase la plus belle profession de foi cathare possible puisqu’elle unit la dimension doctrinale qui est de suivre la voie du Christ et la dimension évangélique d’une vie simple et ascétique.

L’auteur dit : « […] Il existe d’autres hérétiques dans notre région, qui sont toujours à se quereller avec ces gens. »
D’après Anne Brenon il s’agirait de vaudois qui sont des réformateurs avant l’heure de la religion catholique. Cela se voit à leur conception du baptême des enfants et aux critiques qu’ils font des clercs catholiques.

L’auteur dit : « […] les hérétiques qui sont revenus à l’Église nous ont dit qu’ils sont une grande multitude, répandue presque dans le monde entier et qu’ils ont parmi eux bon nombre de nos clercs et de nos moines. »
Voilà la grande crainte ; que par une prédication de qualité les hérétiques puissent se développer, notamment au détriment de l’église catholique, non seulement parmi ses fidèles mais aussi chez ses cadres.

L’auteur dit : « […] cette hérésie était demeurée cachée jusqu’à nos jours depuis le temps des martyrs et qu’elle s’était maintenue en Grèce et en d’autres terres. »
Voilà encore un argument pour valider le caractère homogène de l’hérésie cathare malgré des variantes, voire des divergences de forme que certains auteurs modernes cherchent à faire apparaître comme la preuve d’un pluralisme d’hérésies non communicantes.

Pensez à lire l’analyse d’Anne Brenon dans son ouvrage car, se plaçant strictement du point de vue historique athée elle ne peut être soupçonnée de favoriser un camp.

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