De la création – 4

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Livre des deux principes

Le Liber de duobus principiis dont nous disposons est issu d’un seul manuscrit, datant de la fin du 13e siècle, trouvé dans le fonds des Conventi soppressi de la Bibliothèque nationale de Florence. Publié en 1939 par le Père Dondaine, il est considéré comme le seul traité théologico-philosophique cathare connu. Il s’agit de l’assemblage de différentes pièces issues d’un ouvrage dont Rainer Sacconi, polémiste catholique, dit qu’il comportait à l’origine « un gros volume de dix quaternions ». Il ne s’agit donc que d’une partie d’un résumé de l’ouvrage original.
Le présent document est une traduction de René Nelli publié dans le recueil « Écritures cathares » publié par les éditions du Rocher dans une édition actualisée et augmentée par Anne Brenon en 1995. Pour respecter le droit des auteurs je ne vous livrerai ni la préface, ni les notices que vous trouverez dans le livre. J’espère qu’en ne publiant que la traduction je ne causerai aucun tort à personne et je permettrai à tous d’accéder à cet ouvrage essentiel à la compréhension de la doctrine cathare.

De la création – 4

De la création ou façon du troisième genre.

Sur la troisième création ou « façon » — qui s’entend, ai-je dit plus haut, de l’action par laquelle le vrai Dieu permet à celui qui est absolument mauvais, ou à un de ses ministres, d’accomplir ce qu’il désire, et qu’il ne pourrait jamais accomplir par ses seules forces, si le Seigneur Bon ne tolérait patiemment et ne supportait, un temps, sa fourberie, pour que cela tourne finalement à sa gloire et à la confusion de son détestable ennemi — je vais exposer mon sentiment, en m’appuyant sur l’autorité des Saintes Écritures. Le prophète Ézéchiel dit du roi Assur, qui est ici une figuration du Diable : « II n’y avait point de cèdres, dans le jardin de Dieu, qui fussent plus hauts que celui-là ; les sapins ne régalaient point dans sa hauteur, ni les platanes dans l’étendue de ses branches. Il n’y avait point d’arbre, dans le jardin de Dieu, qui ressemblât à celui-là, qui lui fût comparable en beauté. Comme le Seigneur l’avait fait si beau, et qu’il avait poussé tant de branches et si épaisses, tous les arbres les plus délicieux qui étaient dans le jardin de Dieu lui portaient envie » (Ézéch., XXXI, 8-9). Et le Seigneur dit par la bouche d’Isaïe : « C’est moi qui ai créé l’ouvrier qui souffle les charbons de feu pour former les instruments dont il a besoin pour son ouvrage ; c’est moi qui ai créé le meurtrier qui ne pense qu’à tout perdre » (Is., LIV, 16). Il dit encore : « Je suis le Seigneur, et il n’y en a point d’autre. C’est moi qui forme la lumière et qui forme les ténèbres, qui fais la paix et qui crée les maux ; je suis le Seigneur, qui fais toutes ces choses » (Is., XLV, 6-7). David a dit : « Là se voit ce monstre que vous avez formé. Seigneur, pour s’y jouer » (PS. CIII, 26). Le Seigneur lui-même dit à Job : « Considérez Béhémoth, que j’ai créé avec vous. Il mangera le foin comme un bœuf » (Job, XL, 10). Si donc on entend par Assur et par l’ouvrier, par le meurtrier, par les ténèbres et par le mal, par le Dragon et par Béhémoth, celui qui est le principe suprême de tous les maux, il faut admettre nécessairement que le vrai Dieu n’a pas créé les ténèbres et le mal, le meurtrier, etc., sinon dans le sens que nous disions, c’est-à-dire : en supportant que son très détestable ennemi exerçât, un temps, sa malice et sa fourberie contre ses propres créatures, afin de permettre qu’elles fussent maltraitées en raison de leurs péchés. C’est ainsi que l’on peut dire que notre Seigneur Dieu « fait » le mal : il le « fait » quand, à cause de nos péchés, il ne veut pas l’empêcher ; c’est ce que dit Isaïe : « Cependant le Seigneur, comme il est sage, a fait venir sur eux les maux qu’il avait prédits, et il n’a point manqué d’accomplir toutes ses paroles » (Is., XXXI, 2). Par la bouche de Jérémie, ce même Dieu a dit : « Parce que je ferai venir de l’Aquilon un mal horrible et un grand ravage » (Jér., IV, 6) ; et par la bouche d’Habacuc : « Je vais susciter les Chaldéens, cette nation cruelle et d’une incroyable vitesse, qui court toutes les terres pour s’emparer des maisons des autres » (Habac., I, 6) ; et par la bouche d’Amos : « La trompette sonnera-t-elle dans la ville sans que le peuple soit dans l’épouvante ? Y arrivera-t-il quelque mal qui ne vienne pas du Seigneur ? » (Amos, III, 6). Le bienheureux Job dit également : « Les maisons des voleurs publics sont dans l’abondance et ils s’élèvent audacieusement contre Dieu, quoique ce soit lui qui leur ait mis entre les mains tout ce qu’ils possèdent » (Job, XII, 6). Le prophète Daniel s’exprime ainsi en parlant du roi de Babylone : « Vous êtes le roi des rois, et le Dieu du ciel vous a donné le royaume, la force, l’empire et la gloire. Il vous a assujetti les enfants des hommes et les bêtes de la campagne, en quelque lieu qu’ils habitent, et il a mis en votre main les oiseaux mêmes du ciel, et il a soumis toutes choses à votre puissance » (Dan., II, 37-38). Tout cela, il faut le comprendre comme se rapportant à la permission, que le vrai Dieu a accordée au Démon, de sévir contre son peuple, pour la punition des péchés. C’est ce qu’Éliu dit à Job, pour l’accuser : « Sur toutes les nations en général et sur tous les hommes. Dieu fait régner l’homme hypocrite, à cause des péchés du peuple » (Job, XXXIV, 29-30). Et cela signifie : « II supporte qu’il règne à cause des péchés du peuple. » C’est ce que déclare aussi l’Apôtre aux Romains : « Qui peut se plaindre si Dieu, voulant montrer sa juste colère et faire connaître sa puissance, a souffert avec une patience extrême les vases de colère préparés pour la perdition, afin de faire éclater les richesses de sa gloire, à l’égard des vases de miséricorde qu’il a préparés pour la gloire ? » (Rom., IX, 22-23). Il ne faut donc pas croire que le vrai Dieu « fait le mal » par action directe et principielle, car s’il en était ainsi, c’est-à-dire : s’il n’existait pas, par ailleurs, un mal dont il n’est point la cause essentielle et directe, c’est lui, ce vrai Dieu, qui serait la cause profonde et le principe de tout mal : ce qui est une opinion aussi vaine que stupide. On voit, par là, comment notre théorie explique facilement que Dieu ait « créé » les ténèbres, le mal, le meurtre ; qu’il ait « produit » Assur et « formé » le dragon et beaucoup d’autres choses contraires à son essence, dont il est fait mention dans les divines Écritures. En réalité : il a seulement toléré que ces monstres régnassent sur son peuple, à cause de ses péchés, et, dans ce sens, on peut dire que les méchants ont été « faits » par lui, dans la mesure où il leur a donné l’autorisation d’exercer un temps leurs sévices contre ses créatures. En ce même sens, nous pouvons facilement concéder que Sathan a été créé ou formé par le vrai Dieu, quand il eut reçu de lui la permission de tourmenter Job, car il a accompli, alors, avec la permission divine, ce qu’il n’aurait jamais pu accomplir sans elle. Dire que Sathan a été « fait » par Dieu, c’est marquer seulement qu’il a été fait par lui Prince du peuple, non en essence (simpliciter), mais comme indirectement (improprie) et par accident (per accidens).
Et non seulement il a été permis à Sathan de régner sur les pécheurs, mais encore de tenter les justes, comme il est rapporté, à propos de notre Seigneur Jésus-Christ lui-même, dans l’évangile de Matthieu : « Alors Jésus fut conduit par l’Esprit dans le désert, pour y être tenté par le Diable » (Matth., IV, 1) ; et dans l’évangile de saint Marc : « Aussitôt après, l’Esprit le poussa dans le désert, où il demeura quarante jours et quarante nuits. Il y était tenté par Sathan » (Marc, I, 12-13) ; et dans l’évangile du fidèle Luc : « Jésus, étant plein du Saint-Esprit, s’éloigna du Jourdain ; et cet esprit le poussa dans le désert. Il y demeura quarante jours, et y fut tenté par le Diable » (Luc, IV, 1-2). Et, plus loin, dans le même évangile : « Le Diable, ayant achevé toutes ses tentations, se retira de lui pour un temps » (Luc, IV, 13). On trouve la même idée clairement exprimée dans le livre du bienheureux Job, où le Seigneur Dieu lui-même dit à Sathan : « Va, tout ce qu’il a est en ton pouvoir ; mais je te défends de porter la main sur lui » (Job, I, 12). Le Seigneur dit encore, expressément, à Sathan, au sujet du même Job : « Va, il est en ta main ; mais ne touche point à sa vie (animam illius) » (Job, II, 6). Et Job dit de lui-même : « Dieu m’a tenu lié sous la puissance de l’injuste ; il m’a livré entre les mains des impies » (Job, XVI, 12). Il dit encore : « Pourriez-vous vous plaire à me livrer à la calomnie, et à m’accabler, moi, qui suis l’ouvrage de vos mains ? Pourriez-vous favoriser les mauvais desseins des impies ? » (Job, X, 3). Dans l’évangile de Jean, le Christ dit à Pilate, ministre de Sathan : « Vous n’auriez aucun pouvoir sur moi, s’il ne vous avait été donné d’en-haut » (Jean, XIX, 11), c’est-à-dire : si cela ne vous avait pas été donné d’en-haut, entendez : par le Dieu bon. C’est ainsi que l’on peut dire que Dieu fait le mal : il le fait, quand, pour une cause rationnelle, il ne veut pas l’empêcher : cela est clairement confirmé par ce qu’on trouve au Livre de Tobie, où il est dit de Tobie, comparé au bienheureux Job : « Dieu permit que cette tentation lui arrivât, afin que sa patience servît d’exemple à la postérité, comme celle du saint homme Job » (Tob., II, 12). Et saint Jacques dit aussi : « Vous avez appris quelle a été la patience de Job et vous avez vu comment le Seigneur a terminé ses maux » (Jac., V, 11).
Que l’on doive comprendre ainsi les autorités précitées, même si l’on se place au point de vue de ceux qui croient que créer, c’est faire quelque chose de rien, cela est prouvé par ce qui suit : l’Apôtre dit, en effet, à Timothée : « Car tout ce que Dieu a créé est bon et on ne doit rien rejeter… » (Tim., IV, 4). Et, de même, l’Ecclésiaste : « Tout ce que Dieu a fait est bon en son temps » (Eccl., III, 11). Et on lit au livre de la Sagesse : « Étant donc juste comme vous êtes, vous gouvernez toute chose justement » (Sap., XII, 15). Dieu n’a donc pas créé les ténèbres, ni le mal, ni formé le dragon, s’il est vrai qu’il a fait le Bien et qu’il a créé et ordonné justement toute chose. Nos adversaires eux-mêmes n’ont point accoutumé de penser qu’il a créé le diable en forme de dragon, ni qu’il a créé les anges en l’état de démons ténébreux, mais, au contraire, sous des espèces lumineuses et glorieuses.

Mon analyse :
Toujours avec la même difficulté, Jean de Lugio tente de mettre en cohérence les textes avec l’idée que le Mal n’est pas de Dieu. Aussi explique-t-il que cette création du mal est attribuée à Dieu en cela qu’il l’a permise mais non faite directement.
Cela peut sembler alambiqué, mais il faut garder à l’esprit que pour les Cathares médiévaux, les écritures ont de la valeur, même s’ils ne les retiennent pas toutes et s’il ne leur donne pas la valeur du Nouveau testament. Certes, s’ils avaient eu Marcion comme référence, ils auraient eu moins de mal à développer leurs théories.
Ce qu’il faut retenir de ces réflexions sur la création c’est que Dieu n’a créé, c’est-à-dire n’a laissé émaner de sa substance que le bien. Ce bien, quand il fut corrompu, Dieu l’a recréé, c’est-à-dire ramené dans le bien dont il s’était éloigné. Enfin, quad le Mal agit, Dieu qui ne peut ni ne veut lutter contre lui, le laisse faire, ce qui donne l’illusion qu’en permettant le mal il le crée, car il sait que mal agit dans le temps, alors que lui agit dans l’éternité et pour ce qui est éternel à son image.