De la création – 3

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Livre des deux principes

Le Liber de duobus principiis dont nous disposons est issu d’un seul manuscrit, datant de la fin du 13e siècle, trouvé dans le fonds des Conventi soppressi de la Bibliothèque nationale de Florence. Publié en 1939 par le Père Dondaine, il est considéré comme le seul traité théologico-philosophique cathare connu. Il s’agit de l’assemblage de différentes pièces issues d’un ouvrage dont Rainer Sacconi, polémiste catholique, dit qu’il comportait à l’origine « un gros volume de dix quaternions ». Il ne s’agit donc que d’une partie d’un résumé de l’ouvrage original.
Le présent document est une traduction de René Nelli publié dans le recueil « Écritures cathares » publié par les éditions du Rocher dans une édition actualisée et augmentée par Anne Brenon en 1995. Pour respecter le droit des auteurs je ne vous livrerai ni la préface, ni les notices que vous trouverez dans le livre. J’espère qu’en ne publiant que la traduction je ne causerai aucun tort à personne et je permettrai à tous d’accéder à cet ouvrage essentiel à la compréhension de la doctrine cathare.

De la création – 3

De la création ou façon du second genre.

Sur cette seconde création ou « façon », dont j’ai dit plus haut qu’elle consistait à ajouter quelque vertu aux essences de ceux qui ont été créés mauvais, afin de les disposer aux bonnes œuvres, je vais maintenant expliquer mon sentiment (en fournissant de clairs témoignages) : l’Apôtre dit aux Éphésiens : « Car nous sommes son ouvrage, étant créés en Jésus-Christ dans les bonnes œuvres que Dieu a préparées, afin que nous les pratiquions » (Éph., II, 10). David dit, lui aussi : « Tous attendent de vous que vous leur donniez leur nourriture, lorsque le temps en est venu. Lorsque vous leur donnez, ils recueillent ; et lorsque vous ouvrez votre main, ils sont tous remplis des effets de votre bonté. Mais si vous détournez d’eux votre face, ils seront troublés ; vous leur ôterez l’esprit de vie, ils tomberont dans la défaillance, et retourneront dans leur poussière. Envoyez ensuite votre esprit et votre souffle divin et ils seront créés ; et vous renouvellerez toute la face de la terre » (PS. CIII, 28-31).

Mon analyse :
La citation de Paul est dans la droite ligne de ce qui a été dit plus tôt. Notre éveil vise à nous conduire vers notre être profond, le Bien. David permet de noter la notion d’un apport qui vient quand le temps est venu. Il nous fait comprendre que cet apport (l’esprit) différencie ceux qui, l’ayant reçu, sont poussés au bien de ceux qui, ne l’ayant pas reçu, restent dans leur fange.

Où l’on résout la difficulté soulevée par le texte d’Isaïe : « Je suis le Seigneur et il n’y en a point d’autre. »

Le Seigneur a dit lui-même par la bouche d’Isaïe : « Je suis le Seigneur et il n’y en a point d’autre. C’est moi qui forma la lumière et qui forme les ténèbres, qui fais la paix et qui crée les maux ; je suis le Seigneur, qui fais toutes ces choses » (Is., XLV, 6-7). Il faut comprendre cette « autorité », comme si elle signifiait : il n’y a pas d’autre Seigneur que moi qui forme la lumière : c’est-à-dire : qui forme le Christ, lequel est la véritable lumière « qui éclaire tout homme venant en ce monde », comme saint Jean le dit dans l’Évangile (Jean, I, 9) — et qui « forme » les ténèbres, c’est-à-dire : qui « crée » en ses bonnes œuvres (selon l’explication proposée plus haut), le peuple des Gentils, lequel avait d’abord été créé plein de ténèbres et marchait dans les ténèbres, comme on le lit dans l’Évangile : « Ce peuple qui demeurait dans les ténèbres a vu une grande lumière » (Matth., IV, 16 ; ex Is., IX, 2) ; et dans l’épître aux Éphésiens : « Car vous n’étiez autrefois que ténèbres, mais maintenant vous êtes lumière en notre Seigneur : conduisez-vous en enfants de lumière » (Éph., V, 8). — Moi qui fais la paix : ces mots signifient : moi qui crée le Christ ; car le Christ fut notre paix, comme le dit de Lui l’apôtre aux Éphésiens : « C’est lui qui est notre paix ; qui des deux peuples n’en a fait qu’un ; qui a détruit par sa mort (dans la chair) la muraille de séparation, l’inimitié qui les divisait » ; ou encore : « moi qui fais la paix entre le peuple des Gentils et le peuple Israélite », comme le dit un passage de la même épître : « Formant en soi-même un seul homme nouveau de ces deux peuples en mettant la paix entre eux, afin que les ayant réunis tous deux en un seul corps, il les réconciliât avec Dieu[1]… Ainsi, il est venu annoncer la paix, à vous qui étiez éloignés, et à ceux qui étaient proches ; parce que c’est par lui que nous avons accès les uns et les autres auprès du Père dans un même Esprit » (Éph., II, 14-18). — Et qui crée le Mal : c’est-à-dire : c’est moi qui « crée » dans ses bonnes œuvres le peuple Israélite qui avait été d’abord créé mauvais, comme le Christ le lui rappelle dans l’évangile de saint Matthieu : « Si donc, tout méchants que vous êtes, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants ; combien plus votre Père qui est dans le ciel, donnera-t-il les vrais biens à ceux qui les lui demandent ! » (Matth., VII, 11). Voilà dans quel sens il est dit, dans les Écritures, que le Seigneur a créé les ténèbres et le mal. Cette interprétation ne peut être adoptée par nos adversaires, qui croient que la création consiste à faire quelque chose de rien. Mais leur théorie se trouve très clairement réfutée : car si le Seigneur vrai Dieu avait créé, proprement et principalement, les ténèbres et le Mal, il serait, sans nul doute, la cause et le principe de tout mal, ce qu’il est absurde et impie de penser du vrai Dieu.

Mon analyse :
On le voit, le fait qu’au Moyen Âge il était impensable de remettre en cause l’inspiration divine des écritures, oblige Jean de Lugio à des contorsions acrobatiques. Malgré tout, il s’en sort bien, mais aujourd’hui nous pouvons rappeler que ces textes sont œuvres humaines avec des objectifs identifiés. Par exemple, nous avons montré que l’Apocalypse de Jean est avant tout un texte destiné à frapper les esprits de communautés que l’auteur cherchait à gagner à sa cause. Mais le fond reste valable : Dieu n’est pas créateur des ténèbres mais il est à l’origine de l’esprit.

De la « création » de ceux qui avaient d’abord été créés mauvais.

Au sujet de la création (de ceux qui avaient d’abord été créés mauvais) saint Paul dit dans la seconde épître aux Corinthiens : « … non que nous soyons capables de former de nous-mêmes aucune bonne pensée, mais c’est Dieu qui nous en rend capables. Et c’est lui aussi qui nous a rendus capables d’être les ministres de la nouvelle alliance, non pas de la lettre, mais de l’esprit : car la lettre tue et l’esprit donne la vie » (II Cor., III, 5-6). Il dit encore dans l’épître aux Colossiens : « Rendant grâces à Dieu le Père qui, par la lumière de la foi, nous a rendus dignes d’avoir part au sort et à l’héritage des saints » (Col., I, 12). Le même apôtre dit aux Corinthiens : « Si donc quelqu’un est à Jésus-Christ, il est devenu une nouvelle créature ; ce qui était vieux est passé ; maintenant tout est devenu nouveau » (II Cor., V, 17). C’est aussi de cette nouvelle création, croyons-nous, que saint Jean veut parler dans l’Apocalypse : « Alors celui qui était assis sur le trône dit : Je m’en vais faire toutes choses nouvelles » (Apoc., XXI, 5). D’où l’on peut conclure, selon notre interprétation, que le Seigneur notre Dieu est appelé, dans les Écritures, creator ou factor, quand il établit les pécheurs dans les bonnes œuvres : nous venons de le démontrer avec suffisamment de clarté.

Mon analyse :
La notion mise en avant ici est celle de l’homme nouveau qui revêt celui que touche l’éveil. Les Cathares disaient qu’il fallait laisser mourir en nous le vieil homme pour révéler l’homme nouveau. C’est cela que certain appelaient la résurrection, car cet homme nouveau, ce Christ, c’est l’émergence de notre esprit saint qui sort — au moins partiellement — de la gangue qui le maintient prisonnier et qu’ils appelaient l’Adam.

[1] Citation incomplète : manquent les mots : per crucemin semetipso : « par sa croix, y ayant détruit (en soi-même) leur inimitié ».