Contre les « Garatenses » – 2

1 371 vues

Livre des deux principes

Le Liber de duobus principiis dont nous disposons est issu d’un seul manuscrit, datant de la fin du 13e siècle, trouvé dans le fonds des Conventi soppressi de la Bibliothèque nationale de Florence. Publié en 1939 par le Père Dondaine, il est considéré comme le seul traité théologico-philosophique cathare connu. Il s’agit de l’assemblage de différentes pièces issues d’un ouvrage dont Rainer Sacconi, polémiste catholique, dit qu’il comportait à l’origine « un gros volume de dix quaternions ». Il ne s’agit donc que d’une partie d’un résumé de l’ouvrage original.
Le présent document est une traduction de René Nelli publié dans le recueil « Écritures cathares » publié par les éditions du Rocher dans une édition actualisée et augmentée par Anne Brenon en 1995. Pour respecter le droit des auteurs je ne vous livrerai ni la préface, ni les notices que vous trouverez dans le livre. J’espère qu’en ne publiant que la traduction je ne causerai aucun tort à personne et je permettrai à tous d’accéder à cet ouvrage essentiel à la compréhension de la doctrine cathare.

Contre les « Garatenses » – 2

De toute création[1].

Mais l’un d’eux, peut-être — n’importe lequel[2] — nous objectera : « Pourquoi n’admettrions-nous pas qu’il n’existe qu’un seul Dieu, créateur et auteur de toutes choses — des visibles comme des invisibles », selon qu’il est écrit dans l’évangile de saint Jean : « Toutes choses ont été faites par lui ; et rien de ce qui a été fait n’a été fait sans lui » (Jean, I, 3) ? Paul a dit aussi dans les Actes des apôtres : « C’est celui que je vous annonce : Dieu qui a fait le monde, et tout ce qui est dans le monde, etc., c’est lui qui a fait naître d’un seul toute la race des hommes pour habiter toute la terre » (Act, XVII, 23-24 ; 26). Les apôtres ont dit dans les mêmes Actes : « Seigneur, vous êtes le créateur du ciel, de la terre, de la mer, et de tout ce qu’ils contiennent » (Act., IV, 24). Et il est écrit dans l’Apocalypse : « Craignez le Seigneur, et rendez-lui gloire… et adorez celui qui a fait le ciel et la terre, la mer (et tout ce qu’ils contiennent), et les sources des eaux » (Apoc., XIV, 7). L’Apôtre dit aux Hébreux : « Or, celui qui a tout créé, c’est Dieu » (Hébr., III, 4). C’est ainsi, par ces témoignages et d’autres du même genre, qu’ils essaieraient peut-être de nous convaincre qu’il n’y a qu’un seul créateur et auteur de toutes choses.
À cette objection, je réponds de la façon suivante : s’il est vrai que le Seigneur vrai Dieu a fait, au commencement, l’homme et la femme, les oiseaux et les bêtes et tous les autres corps visibles, pourquoi condamnez-vous, chaque jour, l’œuvre de chair et l’union de l’homme et de la femme, en affirmant que c’est l’œuvre du Diable ? Pourquoi ne mangez-vous pas de la viande, des œufs, du fromage, toutes choses qui ont été créées par votre excellent Créateur ? Et pourquoi condamnez-vous si sévèrement ceux qui en mangent, si vous croyez qu’il n’existe qu’un seul créateur, auteur de tout ce qui est ? Il n’est pas étonnant que les Romains nous aient opposé si souvent l’autorité de saint Paul, qui dit à Timothée : « Or l’Esprit dit expressément que dans les temps à venir, quelques-uns abandonneront la foi, en suivant des esprits trompeurs et des doctrines diaboliques, séduits par l’hypocrisie de certains imposteurs, dont la conscience sera noircie de crimes ; qui interdiront le mariage, et l’usage des viandes, que Dieu a créées pour être mangées avec action de grâces par ceux qui ont la foi et qui connaissent la vérité. Car tout ce que Dieu a créé est bon, et on ne doit rien rejeter… » (I Tim., IV, 1-4). Mais vous[3], vous rejetez chaque jour la création du Seigneur vrai Dieu, s’il est vrai que c’est le Dieu très bon et miséricordieux qui a créé et fait l’homme et la femme et les corps visibles de ce monde.

Mon analyse :
Jean de Lugio met en avant l’incohérence des Garatistes — mais par extension de tous les Judéo-chrétiens — qui considèrent que ce monde est l’œuvre de Dieu dans sa matière et sa fonction et qui, dans le même temps, considèrent certaines fonctions, comme la fornication, comme des péchés. Comment peut-on louer Dieu pour sa création et considérer cette dernière comme partiellement maligne ?

Déclaration des fidèles[4].

Il faut que tous les fidèles du Christ sachent ceci : à cause des propos calomnieux d’un certain Garatiste, qui se glorifiait beaucoup trop devant nos amis, j’ai été « porté »[5] — comme le fut par Sathan le Seigneur lui-même, qui dit dans le livre de Job : « Tu m’as porté à m’élever contre lui… » (Job, II, 3) — à écrire contre lui, bien que, jusque-là, je me fusse peu soucié de le faire. Mais je puis dire, avec l’aide de Jésus-Christ, ce que dit le prophète : « La douleur qu’il a voulu me causer retournera sur lui-même, et son injustice descendra sur sa tête » (Ps., VII, 17). Maintenant, donc, je vous fais savoir, Alb[6], à vous et à tous vos Garatistes, que si vous voulez soutenir et défendre (publiquement) — par tous les témoignages tirés de la Bible — la foi qui est la vôtre et que vous prêchez si souvent devant vos fidèles, à savoir : « que le Diable a corrompu les quatre éléments, le ciel, la terre, l’eau et le feu ; qu’il a créé, au commencement, l’homme et la femme et tous les corps visibles de ce monde » — je suis prêt, moi, à soutenir et à défendre ma foi, celle qui est bien la mienne et que j’enseigne publiquement aux fidèles du Christ, selon le témoignage de la Loi, des prophètes et du Nouveau Testament, celle que je crois vraie et qui est, en effet, l’expression de la vérité, à savoir « qu’il y a un mauvais Dieu “qui a créé le ciel et la terre, les grands poissons, et tous les animaux qui ont la vie et le mouvement… et tous les oiseaux selon leur espèce… et l’homme et la femme…, qui forma l’homme du limon de la terre, et répandit sur son visage un souffle de vie” (Gen., I, 21, 27 ; II, 7) ; toutes choses que j’ai lues dans la Genèse qui ont été faites par ce Dieu. » Si vous acceptez ce que je propose, choisissez un lieu convenable et approprié pour cette rencontre, et sachez qu’avec l’aide du Père véritable, je suis prêt, comme je viens de le déclarer, à soutenir ma thèse.

Mon analyse :
L’auteur nous révèle ici la raison de l’écriture de ce texte. C’est à cause d’un Garatiste, Alb, qui s’en est pris à ceux que Jean de Lugio enseignait, que ce dernier s’est emporté contre lui. Et là, il le défie de venir controverser avec lui chacun avec ses arguments et ses sources scripturaires.

Notification (faite aux Garatistes)[7].

Je désire que vous sachiez encore ceci, Alb. : j’ai appris de Pierre de Ferrare[8] que vous lui aviez déclaré ne pas être en mesure de prouver votre foi par le Nouveau Testament (à savoir : que « le Diable avait corrompu les quatre éléments », « qu’il avait fait l’homme et la femme », ou quelque chose de semblable). C’est pourquoi je vous déclare, à vous et à tous vos Garatistes, que si vous êtes disposés à avouer publiquement, devant tous nos amis et fidèles, que vous ne pouvez pas prouver par l’Écriture que votre foi est vraie — celle-là même que vous croyez bonne et seule conforme à la vérité — ; si vous consentez, je le répète, à faire cet aveu ; sachez que j’ai l’intention, moi, de soutenir, par des textes que je crois qui disent la vérité, et de prouver par les Saintes Écritures ma croyance, à savoir : « Que ce Dieu, que je considère comme mauvais, a créé le ciel, la terre et les autres choses dont nous avons parlé plus haut. » Que si vous ne voulez pas avouer votre impuissance, défendez alors votre foi — par des témoignages que vous croyiez véridiques et qui le soient, en effet — de la façon dont moi-même je défendrai la mienne. Mais si vous ne vous souciez pas de la défendre, il est vraiment admirable que vous prétendiez, d’une part, imposer aux hommes votre théorie : (que le Diable a corrompu les quatre éléments du Seigneur vrai Dieu, et que de ces éléments il a constitué, à l’origine, les corps visibles de ce monde), alors qu’il vous est impossible de la leur prouver solidement par des textes que vous croyez pourtant sincères ou véridiques ; et que, d’autre part, vous persistiez à repousser ma doctrine, pourtant très pieuse, et que je suis en mesure, moi, de confirmer irréfutablement par les témoignages de la Loi, des Prophètes et du Nouveau Testament.
Que l’ennemi de la vérité se taise donc, et qu’il n’ose plus seulement prononcer les propositions susdites (qu’il n’est pas capable de défendre) !

Mon analyse :
On voit à quel point les Cathares étaient attachés à l’honnêteté et à la prudence dans l’expression. En effet, là où un Cathare ne devait jamais affirmer ce qu’il ne pouvait soutenir de façon absolue, on voit ce Alb prêcher d’un côté et dire de l’autre qu’il ne peut garantir ce qu’il prêche. Cela met Jean de Lugio en colère car c’est contre tous les principes cathares.

[1] De omni creatione, c’est-à-dire : Pourquoi un seul Dieu n’aurait-il pas tout créé ?
[2] Indiscretus, « non distingué des autres ». Les Garatistes pensaient tous la même chose sur ce point.
[3] Sous-entendu : « Vous êtes en pleine contradiction : vous rejetez… »
[4] Ou : ce que déclarent les fidèles (?) : ms. de manifestatione fidelium,
[5] L’auteur s’excuse d’avoir cédé à un mouvement de colère, d’inspiration « diabolique ».
[6] Ms. Alb. Albertus ou Albanus ? On ne sait rien sur ce personnage (cf. Dondaine, op. cit., p. 28).
[7] Ms. : de noctitione ; corr, Dondaine : notificatione.
[8] Ce Pierre de Ferrare n’est pas autrement connu (Dondaine, op, cit., p. 28).