Abrégé pour servir à l’instruction des ignorants – 1

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Livre des deux principes

Le Liber de duobus principiis dont nous disposons est issu d’un seul manuscrit, datant de la fin du 13e siècle, trouvé dans le fonds des Conventi soppressi de la Bibliothèque nationale de Florence. Publié en 1939 par le Père Dondaine, il est considéré comme le seul traité théologico-philosophique cathare connu. Il s’agit de l’assemblage de différentes pièces issues d’un ouvrage dont Rainer Sacconi, polémiste catholique, dit qu’il comportait à l’origine « un gros volume de dix quaternions ». Il ne s’agit donc que d’une partie d’un résumé de l’ouvrage original.
Le présent document est une traduction de René Nelli publié dans le recueil « Écritures cathares » publié par les éditions du Rocher dans une édition actualisée et augmentée par Anne Brenon en 1995. Pour respecter le droit des auteurs je ne vous livrerai ni la préface, ni les notices que vous trouverez dans le livre. J’espère qu’en ne publiant que la traduction je ne causerai aucun tort à personne et je permettrai à tous d’accéder à cet ouvrage essentiel à la compréhension de la doctrine cathare.

Abrégé pour servir à l’instruction des ignorants – 1

Mon propos est de donner ici un résumé de ce qui a été dit précédemment, touchant la création du ciel, de la terre et de la mer, pour l’instruction des ignorants. Je pense que par cieux et terre sont désignées, parfois, dans les divines Écritures, les créatures du vrai Dieu, douées d’intelligence, capables de comprendre et d’entendre, et non pas seulement les éléments, toujours changeants et privés de raison, de ce monde. Comme le dit David : « Les cieux racontent la gloire de Dieu, et le firmament publie les ouvrages de ses mains » (Ps. XVIII, 1). On lit dans le Deutéronome : « Cieux, écoutez ce que je vais dire ; que la terre entende les paroles de ma bouche » (XXXII, 1) ; et dans Isaïe : « Cieux, écoutez, et toi, terre, prête l’oreille : car c’est le Seigneur qui a parlé » (Is., I, 2). David[1] dit encore : « Terre, terre, écoutez la parole du Seigneur » (Jér., XXII, 29) ; et ailleurs : « Vous vous êtes fait un chemin dans la mer ; vous avez marché au milieu des eaux » (Ps. LXXVI, 20). Et c’est de ces voies, croyons-nous, que veut parler David, quand il dit : « Toutes les voies du Seigneur ne sont que miséricorde et que vérité » (PS. XXIV, 10).
On entend donc par ciel, terre et mer des existants célestiels. Saint Jean dit, en effet, dans l’Apocalypse : « Et j’entendis toutes les créatures qui sont dans le ciel, sur la terre, sous la terre, sur la mer, et tout ce qui y est renfermé, qui disaient : À celui qui est assis sur le trône et à l’Agneau, bénédiction et honneur, gloire et puissance dans les siècles des siècles » (Apoc., V, 13). Et David : « Je crois voir les biens du Seigneur dans la terre des vivants » (Ps. XXVI, 13). Il dit aussi : « Votre esprit qui est souverainement bon me conduira dans une terre droite » (Ps. CXLII, 10). Salomon[2] déclare : « Mais les justes recevront la terre en héritage, et ils y demeureront durant tout le cours des siècles » (Ps. XXXVI, 29). Le Christ a ordonné « de ne jurer en aucune sorte par le ciel, parce que c’est le trône de Dieu » — trône auquel pense sans doute David, quand il dit : « Votre trône, ô Dieu, subsistera éternellement » (Ps. XLIV, 7) — « ni par la terre, parce que c’est son marchepied » (Matth., V, 34-35). C’est notre Seigneur lui-même qui ajoute « parce que c’est son marchepied » (Hébr., I, 8). Et c’est à ce marchepied, croit-on, que David fait allusion : « Craignez le Seigneur, notre Dieu, et adorez l’escabeau de ses pieds, parce qu’il est saint » (Ps. XCVIII, 5).
De cette création-là, je veux bien admettre que notre Seigneur Dieu est le créateur et l’auteur, mais non point des éléments de ce monde, impuissants et vides, dont il est peut-être[3] question dans L’épître aux Galates : « Comment vous tournez-vous vers des éléments impuissants et vides, sous lesquels vous voulez être dans un nouvel esclavage ? » (Gal., IV, 9). L’Apôtre dit encore aux Colossiens : « Si donc en mourant avec Jésus-Christ vous êtes morts à ces grossiers “éléments” donnés au monde, comment vous laissez-vous imposer des lois, comme si vous viviez dans ce (premier état du) monde ? Ne mangez pas (vous dit-on, d’une telle chose), ne goûtez pas (de ceci), ne touchez pas (à cela). Cependant ce sont des choses qui se consument toutes par l’usage » (Col., II, 20-22). Encore moins pouvons-nous admettre que notre Seigneur soit le créateur et l’auteur de la mort, et des choses qui sont, par essence, dans la mort, parce que, comme il est écrit au livre de la Sagesse : « Dieu n’a point fait la mort, et il ne se réjouit pas de la perte des vivants » (Sap., I, 13). II existe donc, sans aucun doute, un autre créateur ou « facteur », qui est principe et cause de la mort, de la perdition, et de tout mal, comme nous l’avons expliqué plus haut avec suffisamment de clarté.

Mon analyse :
Jean de Lugio reprend ses explications sur la nature de la création divine en la simplifiant. Il explique, à l’aide des Écritures, que Dieu n’est pas créateur des éléments matériels mais uniquement des éléments spirituels.

De la toute-puissance du Seigneur vrai Dieu.

Je voudrais parler maintenant de la toute-puissance du Seigneur vrai Dieu, laquelle permet si souvent à nos adversaires de faire les glorieux, quand ils soutiennent contre nous qu’il n’y a pas d’autre pouvoir ou puissance que les siens.
Bien que, dans les témoignages des Saintes Écritures, le Seigneur vrai Dieu soit appelé tout-puissant, il ne faut pas croire qu’il est appelé tel parce qu’il peut faire — et qu’il fait — tous les maux, car il existe beaucoup de maux que le Seigneur ne peutet ne pourra jamais faire. Comme le dit l’Apôtre aux Hébreux : « II est impossible que Dieu mente » (Hébr., VI, 18) ; et le même apôtre déclare dans la seconde épître à Timothée : « Si nous lui sommes infidèles, il ne laissera pas de demeurer fidèle ; car il ne peut pas se renoncer soi-même » (II Tim., II, 13). Il ne faut pas croire, non plus, que ce Dieu bon a le pouvoir de se détruire lui-même, et de commettre toutes sortes de méchancetés contre toute raison et toute justice : cela lui est d’autant plus impossible qu’il n’est pas lui-même la cause absolue du mal. Que si l’on nous objecte : « Nous avons le droit de dire, au contraire, que le Seigneur vrai Dieu est tout-puissant parce que, non seulement il peut faire — et il fait — tous les biens, mais aussi parce qu’il pourrait faire tous les maux — même mentir et se détruire lui-même — s’il le voulait ; mais il ne le veut pas » ; la réponse est facile.

Mon analyse :
Jean de Lugio prépare le terrain à son argumentation. La toute puissance divine peut-elle s’exercer aussi bien dans le mal que dans le bien. À cette opposition fondamentale entre les Cathares et les Catholiques il va apporter une argumentation sans faille.

Que Dieu ne peut pas faire le mal.

Si Dieu ne veut pas tous les maux, s’il ne veut ni mentir ni se détruire lui-même, sans nul doute, il ne le peut pas. Car ce que Dieu dans son unité ne veut pas, il ne le peut pas ; et ce qu’il ne peut pas, il ne le veut pas. Et, en ce sens, il faut dire que le pouvoir de pécher et de faire le mal (m. à m. : tous les maux) n’appartient pas au vrai Seigneur Dieu. La raison en est que : tout ce qui est pensé de Dieu comme étant son attribut est Dieu lui-même, parce qu’il n’est pas composé et qu’il ne comporte absolument pas d’« accidents », comme le savent les doctes. Il s’ensuit donc nécessairement que Dieu lui-même et sa volonté sont une seule et même chose. Le Dieu bon ne peut[4] donc mentir, ni commettre toutes les méchancetés, s’il ne le veut pas, parce que ce vrai Dieu ne peut pas faire ce qu’il ne veut pas, étant donné — répétons-le — que lui-même et sa volonté sont une seule et même chose.

Mon analyse :
Voilà le point fort qu’omettent les Catholiques. Dieu n’est pas, comme nous, divisé en lui-même. Il est parfait dans le Bien, omniscient et omnipotent… dans le Bien. En tant que principe, il ne contient rien qui puisse se diviser, donc il n’y a aucune parcelle de Mal en lui qui est Bien absolu. De même, aucune faille, aucun manque ne l’affecte. Ce qu’il veut, il le peut et il le fait de façon absolue et instantanée — pour autant que cette référence au temps ait un sens.

Que Dieu ne peut pas créer un autre Dieu.

Je puis encore dire, très raisonnablement et sans crainte de me tromper, que le vrai Dieu, avec toute sa puissance, ne peut, n’a jamais pu, et ne pourra jamais, ni volontairement, ni involontairement, ni de toute autre manière, créer un autre Dieu, Seigneur et créateur, semblable et absolument égal à lui en tous points ; ce que je prouve : il est, en effet, impossible que le Dieu bon puisse faire un autre Dieu semblable à lui en toutes choses, c’est-à-dire : éternel et sempiternel, créateur et auteur de tous les biens, sans commencement ni fin ; qui n’ait jamais été fait, ni créé, ni engendré par qui que ce soit, comme le Dieu bon qui n’a jamais été fait, ni créé ni engendré. Mais on ne dit pas pour cela dans les Saintes Écritures, que le vrai Dieu est un Dieu impuissant. Il faut donc croire avec assurance que le Dieu bon n’est pas qualifié de tout-puissant parce qu’il aurait pu faire ou pourrait faire, tous les maux qui ont été, qui sont et qui seront, mais parce qu’il est vraiment tout-puissant en ce qui concerne tous les biens qui ont été, qui sont, et qui seront, d’autant plus qu’il est la cause absolue et le principe de tout bien et qu’il n’est jamais, en aucune façon, par lui-même et essentiellement, cause d’un mal. Il s’ensuit donc que le vrai Dieu est appelé tout-puissant par les sages, dans tout ce qu’il fait, a fait ou fera dans le futur, mais que les gens qui pensent juste ne peuvent l’appeler tout-puissant par référence au prétendu pouvoir qu’il aurait de faire ce qu’il n’a jamais fait, ce qu’il ne fait pas, ce qu’il ne fera jamais. Quant à l’argument qui consiste à dire que « s’il ne le fait pas, c’est qu’il ne veut pas », nous avons déjà montré qu’il était sans valeur, puisque lui-même et sa volonté ne sont qu’un.

Mon analyse :
Toujours selon la logique de la perfection absolue, Dieu n’est pas en mesure de se dupliquer. Il est unique et principiel, donc rien en lui n’est détachable de lui. La vraie question est, pour nos esprits divisés et vivants dans un monde dualiste, si Dieu ne peut et ne veut que le Bien, d’où vient le Mal et pourquoi Dieu ne s’y oppose-t-il pas ?

[1] En réalité : Jérémie.
[2] En réalité : David.
[3] Ces elementa sont plutôt, pour saint Paul, des observances, des principes, des instructions, que les éléments constitutifs du monde.
[4] Au sens de : nest pas en puissance de…